De négligé à chouchouté, l’évolution du banc de touche en Nouvelle-Zélande

Evans Barrett
Le titre est sans doute un peu trop provocateur. L’objectif de cet article est plutôt de faire un constat sur l’évolution du rôle de remplaçant dans une équipe de rugby. Car sa gestion a pris une autre tournure en Nouvelle-Zélande. Pour le démontrer, nous allons nous focaliser sur deux joueurs réellement similaires qui ont pourtant connu des trajectoires internationales divergentes : Nick Evans et Beauden Barrett.

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Elu meilleur joueur du Championnat Anglais en 2012, Nick Evans, aujourd’hui 35 ans, n’est pas n’importe qui. Formé à Harbour comme Frano Botica, Walter Little ou Luke McAlister, joueur des « All Blacks Seven » émérite en 2002, il devient le All Black N°1039 en 2004. Il laissera sans doute de lui l’image d’un surdoué qui n’a probablement pas connu toute la reconnaissance internationale qu’il méritait.
Blessé en 2006, il revient en force en 2007 mais reste la doublure de Dan Carter, également quand ce dernier est amoindri et qu’il traîne une blessure … au grand dam de nombreux observateurs. A l’issue, il s’engage pour les Harlequins. Littéralement « zappé » par les All Blacks, après la confirmation de son contrat outre-mer, il quitte la Nouvelle-Zélande alors qu’il n’a pas encore 28 ans, faisant depuis les beaux jours du club Londonien.

Lorsqu’on lui demande pourquoi il avait choisi de tourner le dos aux All Blacks, il répond :
« C’est horrible de le formuler comme ça, bien que ce soit ce qui est arrivé … C’est probablement la décision la plus difficile que j’ai dû prendre, mais j’ai compris un jour que je ne passerais jamais devant Dan Carter » Nick Evans

Nick Evans s’échappe devant Conrad Smith et Ma’a Nonu

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Beauden Barrett, lui, est « l’enfant chéri » du pays, le « super sub » au parcours doré. Passé par toutes les sélections de jeunes, il est un membre à part entière des All Blacks quasiment depuis ses débuts en Super Rugby.

Depuis 2012, Barrett n’a été titularisé que 8 fois seulement sur ses 36 tests. 5 de ses 9 essais ont été inscrits en entrant en jeu, souvent décisifs.

Outre une certaine ressemblance physique anecdotique, ces deux joueurs :

  • Ont une « polyvalence 10-15 » à la limite de l’ambiguïté.
  • Sont des attaquants purs, détiennent une vitesse de course et une accélération incomparables pour des demis d’ouverture.
  • N’arrivent pas à s’imposer en tant que titulaire chez les All Blacks.
  • Ont un impact fulgurant dès qu’ils rentrent en jeu.

Vraiment, il y a de nombreux points communs entre eux, pourtant, le sentiment laissé reste que l’un a été « négligé » tandis que l’autre est « chouchouté ».

Certes, Nick Evans a sûrement eu la malchance d’être le contemporain de Dan Carter, considéré à juste titre comme le meilleur ouvreur que la Nouvelle-Zélande ait connu. Mais Barrett également. Ce n’est pas l’explication. Alors pourquoi ? Comment l’expliquer ?
Tout d’abord, il faut remarquer que les rassemblements de joueurs sont plus conséquents qu’avant, les squads ont été élargis.

« Aujourd’hui lorsque vous regardez ces All Blacks là, il y a un nombre important de joueurs qui ont récemment été impliqués dans le groupe. Si les blessures frappent de nouveau (cf 2011), ils ne devront pas appeler des novices. C’est très important.» Ali Williams

Il n’est plus rare que les All Blacks se réunissent à 33 joueurs, voire parfois plus, jusqu’à 35. Le fait de travailler avec un groupe aussi élargi a permis de faire une large revue d’effectif, de travailler correctement, d’incorporer petit à petit les joueurs susceptibles d’être appelés, mais aussi de clarifier les rôles.

« Il est important que les entraîneurs soient honnêtes avec les joueurs » Ali Williams

Ainsi, dans l’objectif de clarifier, on voit davantage apparaître aujourd’hui des joueurs qui ont des profils de « démarreurs » et d’autres qui sont considérés comme des « impact player ». Ils ne sont plus perçus comme des N°2 mais plutôt comme des « titulaires de banc ». C’est une grande différence.
Effectivement, avec ces évolutions, les staffs ont évolué dans leur management. Avec cette histoire de squad élargi, ils peuvent se permettre désormais d’avoir 3 demis d’ouverture. Un « démarreur », un « impact player » qui va sortir du banc, et un autre en tribune avec souvent un profil de démarreur. « L’impact player » n’est pas le concurrent du «démarreur ». Il est son complément. En changeant cet aspect psychologique là, nous entrons dans quelque chose de totalement différent : « Nick Evans était le N°2 qui doit s’assoir sur le banc tandis que Beauden Barrett est le N°1 du banc qui va rentrer faire la différence ».
Avant, il y avait les 15 titulaires et puis ensuite les prétendants aux places de titulaires qu’on empilait sur le banc, par respect pour leurs niveaux, ou en guise de consolation. Les All Blacks ne fonctionnent plus comme cela aujourd’hui. Ils ne font plus rentrer les remplaçants pour faire tourner quand les matches sont gagnés, la partie est souvent prévue pour basculer avec eux ! Ils les considèrent davantage et les responsabilisent tout autant en leur demandant d’apporter leur pierre à l’édifice. De terminer le travail. Pas de figurer.
Les All Blacks ne jouent plus à 15, ils jouent à 23. Voir 31. Ceci n’est en fin de compte que l’évolution logique du rôle du banc de touche. Il faut savoir que les remplacements tactiques n’ont été autorisés qu’à partir de 1996.
Dans un rugby moderne où les espaces sont de plus en plus durs à trouver, où les équipes sont toutes plus ou moins préparées pour tenir 80 minutes et où les défenses ont toutes progressé, il semble inévitable que de grandes différences se produisent avec l’impact du banc de touche.

« L’impact du banc peut maintenant influencer les matches, clairement. Les entrants peuvent apporter un peu plus d’énergie et une manière différente de jouer. Ils ont également d’autres messages des coaches. » Conrad Smith

C’est un apport qui s’est fait sentir petit à petit. En 2013, les All Blacks ont réalisés 102 remplacements en 14 matches. 88 de ces changements ont eu lieu après la 50ème. Sur la dernière demi-heure de la partie, les All Blacks mènent par 183 à 53 sur l’ensemble des rencontres. Ils terminent d’ailleurs l’année sans défaite, sur un match qui se joue à l’ultime minute, avec deux entrants, Dane Coles et Ryan Crotty …
C’était le cas également en 2014 et ce fut le cas sur cette Coupe du monde 2015 : A partir de la 60ème minutes, les All Blacks ont inscrits 13 essais et n’en ont encaissés qu’un durant cette Coupe du monde. Steve Hansen n’hésite d’ailleurs plus à faire entrer son banc très tôt et en nombre. Force est de constater que cette gestion et cette qualité du banc néo-zélandais n’est pas pour rien dans leurs exploits successifs. Beauden Barrett en particulier crève l’écran. Mais également Sonny-Bill Williams, Charlie Faumuina, Wyatt Crockett, Tawera Kerr-Barlow ou Victor Vito qui apportent tous quelque chose lors de leurs entrées. On ne compte plus le nombre de matches remportés dans les derniers instants par les hommes de Steve Hansen.

« Si nous sommes en retard, nous devons apporter de l’énergie. S’il y a du temps pour revenir nous essayons d’amener de la précision, et si nous sommes devant nous essayons de ralentir et de contrôler » Tawera Kerr-Barlow

Le fait que, d’avoir eu du mal à distinguer si Nick Evans était un 10 ou un 15 était perçu durant son ascension comme un problème est aujourd’hui perçu comme idéal. Beauden Barrett est dans ce cas de figure et les All Blacks ne peuvent rêver mieux pour un N°22 car c’est la combinaison parfaite entre la clairvoyance d’un 10 et la vitesse d’un 15.
La profondeur et la qualité de l’effectif prend alors tout son sens et commence à payer seulement aujourd’hui. Avant, les All Blacks avaient également les meilleurs joueurs sur le banc, dans les tribunes, ainsi que devant la télé, mais le rugby se jouait à XV, quoi qu’on en dise. Les bancs étaient mal utilisés et « la chose » était globalement mal pensée. Nick Evans en a subit les conséquences là où Beauden Barrett s’y épanouit. Les temps ont changés.
Dépassée l’époque où l’on essayait de deviner qui avait le meilleur XV de départ. Il s’agit aujourd’hui de regarder également qui a le meilleur banc. Et à ce petit jeu-là, ce sont les All Blacks, experts de la formation, qui l’ont.

“No bench, no win”

“No bench, no win”

Source: sarugbymag.co.za, theblues.co.nz, stuff.co.nz, nzherald.co.nz

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