Interview « France-Nouvelle-Zélande » avec Ian Borthwick, le plus Froggie des Kiwis !

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1) Mr.Borthwick, bien que Néo-Zélandais de naissance, vous vivez en France. Qu’aimez-vous chez nous ?

Ce que j’aime chez vous ? (rires)

Une certaine manière de vivre. La France a une approche du journalisme rugbystique beaucoup plus littéraire. Et puis évidemment tout ce qui touche à la culture. Je suis ici depuis longtemps maintenant, il a bien fallu que je m’adapte à la France, d’ailleurs aujourd’hui sur certains plans d’aucuns me trouvent aujourd’hui plus Français que des Français.

Ian Borthwick Blacky Vive la France Lexvnz

 

2) Votre livre « France All Blacks, la légende continue » retrace superbement l’histoire des confrontations de ces deux pays, via votre description et puis par l’apport du témoignage d’un joueur de chaque équipe. Comment jugez-vous cette rivalité ?

Elle reste à part dans le rugby mondial. On m’a souvent posé la question du « pourquoi ce livre ?». Je vois mal un livre comme ça, même sur « Nouvelle-Zélande-Angleterre ». Peut-être « Nouvelle-Zélande-Galles » aurait lieu d’être … Mais les « France-Nouvelle-Zélande » sont vraiment très riches. Il y a tellement de différences et tellement de choses qui les rassemblent, et cela depuis le début, que j’ai trouvé ce livre évident.

Bien sûr, le hasard a fait que je me suis retrouvé dans la situation de le faire. C’est l’occasion qui fait le larron !

3) Vous dîtes n’avoir pas pu tout placer dans votre livre. Avez-vous des témoignages, des anecdotes qui que vous accepteriez de raconter ?

Pas vraiment, je pense avoir bien fait le tri. Il y a peut-être certaines choses que j’aurais aimé raconter davantage mais il faut savoir s’arrêter. En fait ce livre est une suite, du premier livre, qui va jusqu’en 2004 et qui a été publié en 2006 ce qui explique pourquoi la seconde partie est beaucoup plus longue que la première.

J’ai jugé que j’avais des témoignages exclusifs et exceptionnels, comme ceux d’ Imanol Harinordoquy et Richie McCaw, et que, même s’ils font 7 pages, je pense que chaque ligne contient quelque chose de passionnant pour les amateurs de rugby par rapport à cette aventure.

4) Que pensent les Néo-Zélandais du rugby français ? Plutôt Malus ou Bonus ?

Ahhh … (il hésite)

Plutôt Bonus … Dans le sens où il y a un grand respect et une grande méfiance des Néo-Zélandais envers l’équipe de France. Regardez la dernière finale de la Coupe du monde 2011. Les Néo-Zélandais sont bien conscients d’avoir frôlé une nouvelle catastrophe nationale face à un XV de France qui ne payait pas de mine. Après 1999 et 2007, c’est la preuve que l’Equipe de France est capable de tout ! Les All Blacks respectent ça. Ce respect-là n’existe pas forcément envers les autres nations européennes. 

5) Si vous ne deviez  retenir qu’un match entre la France et la Nouvelle-Zélande, quel serait-il et pourquoi ?

Bien sûr il y a « Twickenham 99 »…. Mais je vais dire « Christchurch 94 ». Tout le monde parle du match retour, mais le 1er se déroulait chez moi. De plus j’étais à l’époque interprète et attaché de presse de l’Equipe de France et c’était le jour où Philippe Sella fêtait sa 100ème sélection. Il était alors le premier joueur de l’histoire du rugby mondial, tous pays confondus, à atteindre la barre mythique des 100 sélections. C’était vraiment une journée incroyable !

Edit : « Christchurch 1994 », le 1er match pour Jonah Lomu, la 100ème de Philippe Sella !

Nouvelle-Zélande 08 : Essai de Frank Bunce, pénalité de Matt Cooper

France 22 : Essai de Philippe Benetton, 1 drop de Jean-Luc Sadourny, 2 pénalités, 2 drops et 1 transformation de Christophe Deylaud.

All Blacks : J.Timu, J.Kirwan, F.Bunce, M.Cooper, J.Lomu, S.Mannix, S.Forster, A.Pene, M.Brewer, B.Larsen (Z.Brooke), M.Cooksley (B.Larsen), I.Jones, O.Brown, S.Fitzpatrick ©, R.Loe

XV de France : J-L.Sadourny, E.Ntamack, P.Sella, T.Lacroix, P.Saint-André ©, C.Deylaud, G.Accoceberry, P.Benetton, L.Cabannes, A.Benazzi, O.Merle, O.Roumat, C.Califano, J-M.Gonzalez, L.Bénézech

6) En France, tout le monde connaît les grands joueurs Néo-Zélandais. Quels sont les joueurs du XV de France qui restent, toutes époques confondues, dans les têtes Néo-Zélandaises ?

Il y en a beaucoup. A commencer par André Boniface et Pierre Albaladejo et ceux de la tournée 1961. Mais il y a eu Jean Prat avant, puis Pierre Villepreux, Jean Claude Skréla, Jean-Pierre Rives, Jean-Michel Aguirre, Didier Codorniou, Serge Blanco, Philippe Sella, Pierre Berbizier, enfin vraiment la liste est longue … Dans les modernes, Imanol Harinordoquy, Thierry Dusautoir, qui a été élu meilleur joueur du monde en 2011.

Philippe Sella par exemple est toujours émerveillé de l’aura qu’il a encore en Nouvelle-Zélande … où tout le monde le connaît !

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« Philippe Sella, 111 sélections, 30 essais, considéré comme le meilleur ¾ centre du monde pendant près d’une décennie, intronisé au Hall of Fame du rugby international en 1999 ».

7) Le Top14 est en train de prendre une place importante dans le monde du rugby professionnel. Il est sûrement le championnat national le plus dense et attire de plus en plus de « grands noms ». Comment évaluez vous son niveau de jeu ? 

Je dirais qu’il est assez moyen. Je ne suis pas de ceux qui disent que c’est le plus beau Championnat du monde. C’est certainement le Championnat de club le plus attirant, celui qui fait le plus d’argent, mais le jeu laisse à désirer. A mon avis, c’est tout le rugby français qui stagne à cause de ça. Il n’y a pas une véritable recherche de jeu. On joue pour ne pas perdre. Malheureusement aujourd’hui, dès que les Français rencontrent des équipes qui produisent du jeu, ils ont du mal à suivre. Je suis assez sévère envers le Top14, tout en sachant les qualités qu’il y a. Je pense que le rugby professionnel mérite mieux en termes de qualité de jeu. En France, la saison est trop longue, c’est beaucoup trop éprouvant pour les joueurs.

8) En Nouvelle-Zélande, le championnat  a été appauvrit. Est-ce que tous les sacrifices sont bons pour le bien être des All Blacks ou y a-t-il une limite qu’il ne faudra pas dépasser ?

Oui c’est vrai qu’il y a certains Néo-Zélandais qui regrettent le bon vieux temps du grand NPC. Mais pas seulement au niveau Provincial, aussi au niveau des clubs. Malheureusement pour eux, la pyramide du rugby néo-zélandais est ce qu’elle est. C’est à dire que tout est fait pour que les All Blacks soient la locomotive du rugby néo-zélandais, et je dirais même de la Nouvelle-Zélande. Donc forcément,  le professionnalisme a fait des victimes. Le rugby des clubs et le rugby provincial en sont des exemples.

Mais dans le même temps je retiendrais le Ranfurly Shield. C’est quelque chose qui garde son mystère, son charisme et tout son intérêt. Trusté  très longtemps par Auckland et Canterbury, il change souvent de main depuis quelques années. Taranaki, Otago, Hawke’s Bay avec Régis Lespinas et les Counties Manukau ont touché du doigt la magie de ce Bouclier. C’est unique. Avant on n’avait que ça en Nouvelle-Zélande ! Donc oui, il y a eu du déchet, mais l’âme du rugby néo-zélandais, celui des Provinces notamment, est encore bien vivant et n’est pas prêt de mourir.

Edit : Régis Lespinas, un « JIFF  en ballade en Nouvelle-Zélande », (revenu depuis jouer à Oyonnax)a remportéle Ranfurly Shield en 2013 avec les Magpies aux côtés de Zac Guildford, entre autres.

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« Les Magpies d’Hawke’s Bay ramènent le bouclier dans les vestiaires »

9) Votre fédération, la NZRU, est quasiment « toute puissante » en Nouvelle-Zélande. Quel est votre regard sur les discordes actuelles du rugby français entre la LNR et la FFR ?

C’est dommageable. C’est un terrible gâchis. Je pense que la France a raté le 1er virage du rugby professionnel. Je suis sincèrement désolé de voir que l’Equipe de France n’est toujours pas prioritaire. Ou du moins que l’on n’ait pas encore trouvé un mode de fonctionnement plus intelligent que celui d’aujourd’hui.

Je suis peut-être mal placé pour en parler car j’ai un nouveau travail. Je suis aujourd’hui chargé de la communication du Racing Metro 92, je suis passé du côté obscur… Mais même si je suis du côté des clubs, il en va de la santé du rugby français. Ce n’est pas normal que l’Equipe de France soit au 7ème rang mondial. A mon sens il y a beaucoup de retard. Ça n’était pas facile pour Marc Lièvremont et ça ne l’est toujours pas pour Philippe Saint-André.

10) Le Super Rugby va bientôt faire peau neuve. Avec le slogan « moins de matches pour plus d’argent », la Nouvelle-Zélande sort elle gagnante de cette nouvelle orientation ou voyez-vous venir des complications ?

Je n’ai pas vraiment d’avis là-dessus. Je sais que l’on cherche à rendre cette compétition plus attractive. Mais pour les joueurs, les voyages sont trop contraignants. C’est terriblement éprouvant de voyager d’Afrique du Sud en Australie ou de Nouvelle-Zélande en Afrique du Sud. Je me souviens qu’en 2011, les Crusaders avaient multiplié les aller retours en phase finale, c’était totalement invraisemblable. Je sais qu’ils vont essayer de limiter ça !

De toute façon quoi qu’ils fassent, il y a suffisamment d’intelligence et de réactivité du côté des dirigeants Néo-Zélandais pour trouver la meilleure solution et en sortir gagnant.

11) Les Nations européennes attirent de plus en plus de joueurs néo-zélandais en vue de les sélectionner pour leur équipe nationale. Que pensez-vous de cette situation ?

C’est la réalité d’un pays de 4 millions d’habitants qui n’a pas les moyens de retenir ses joueurs juste en dessous des All Blacks.

La France l’a déjà fait par le passé, avec Tony Marsh ou Pieter De Villiers et c’est vrai que l’on parle beaucoup aujourd’hui de Rory Kockott. Après c’est aux entraîneurs de voir. Les pays des îles Britanniques, en tout cas, ne se gênent pas. Il y a énormément de Néo-Zélandais qui jouent en dehors de la Nouvelle-Zélande. Et parmi eux, beaucoup sont d’anciens All Blacks. C’est sûr, ce sont des pertes. 

En 1986, après la tournée rebelle des Cavaliers, les All Blacks avaient aligné une équipe de jeunes qu’on avait surnommé les « Baby Blacks ». Ils l’avaient emporté face aux Français. Aujourd’hui ce ne serait plus possible, car tous les joueurs qui étaient juste en dessous ne seraient plus disponibles, ils seraient  partis. Je me souviens du match de 2009, à Dunedin où les All Blacks avaient eu beaucoup de départs les années précédentes et avaient eu en plus pas mal de blessés … l’équipe de France l’avait emporté.

Edit : Les « Cavaliers », équipe non officielle, de joueurs All Blacks, partie en tournée en Afrique du Sud en plein apartheid (1986). Controversée à cause du régime en vigueur, les joueurs furent punis par des matches  de suspension.

12) La Nouvelle-Zélande classe ses jeunes par certaines catégories de poids tandis qu’en France on travaille par tranches d’âge. Notre méthode ne rend-elle pas irrémédiable le fait que l’on aborde le rugby de façon trop individuelle : le plus puissant rentre, le plus rapide évite, alors que la bonne solution serait simplement de faire une passe … Comment expliquer vous cette différence d’approche et de logique entre les deux pays ?

Je ne sais pas et ça me désole. Quand je vois les jeunes en France, il y a toujours un gamin qui pèse plus que les autres … alors on lui donne le ballon, il traverse le terrain et tout le monde trouve ça bien … Ce genre de chose n’existe pas en Nouvelle-Zélande.

On essaie de privilégier la technique, parce qu’à ce niveau les physiques sont trop différents. Je trouve la méthode Néo-Zélandaise supérieure car chacun peut s’exprimer. Ça se vérifie ensuite lorsque l’on compare les qualités techniques individuelles des joueurs professionnels des deux pays. Quelque part c’est une des failles de la formation française qui est contre-productive à l’évolution des joueurs.

13) A quelques particularités près, les provinces Néo-Zélandaises jouent un rugby selon  les mêmes « codes » et tendent toutes dans la même direction. C’est moins le cas en France. Pensez-vous que l’équipe de France a besoin de définir son rugby et d’imposer son identité ou doit-elle continuer sans direction propre au Pays ?

Il y a quelques différences entre le rugby de l’île du Nord et celle du Sud, mais c’est vrai que tout part d’une même philosophie, menée par les All Blacks. Et c’est vrai également que les philosophies de rugby en France sont beaucoup plus disparates. C’est une des problématiques à laquelle sont confrontés les entraîneurs du XV de France. Lorsqu’ils récupèrent les joueurs, il peut y avoir des différences d’approches, de systèmes défensifs, et même d’approche globale parmi eux. Je ne peux pas dire cette fois que c’est mieux en Nouvelle-Zélande, mais seulement que c’est plus compliqué en France.

14) Pour conserver leur place de leader international, les Néo-Zélandais essaient d’avoir des coups d’avance. Ils utilisent leurs Franchises et leurs Provinces pour répéter leurs gammes et essayer de nouveaux plans de jeu. Ils utilisent également le rugby à VII et leurs équipes de jeunes pour tester et familiariser leurs nouveaux talents à certains schémas. Que pensez-vous de nos équipes de jeunes et de notre équipe de rugby à VII ?

Même s’ils viennent de remporter le Tournoi des 6 Nations des moins de 20 ans, je trouve que la France a pris du retard vis-à-vis des jeunes. Lorsqu’ils sont confrontés au pays de l’Hémisphère Sud, il y a un écart.

En ce qui concerne le rugby à VII, la France est le 2ème budget mondial et elle est classée 11ème sportivement. Pas certaine de participer aux JO … Alors il faudrait savoir ce qu’on veut parce que c’est du gâchis. Je suis un partisan du rugby à VII depuis toujours, je trouve que c’est un moyen fabuleux de développer la technique individuelle, les déplacements dans l’espace etc. Ce sport apporte beaucoup aux All Blacks, tandis qu’il n’apporte rien au XV de France. Aujourd’hui il faudrait une volonté politique pour y arriver car les joueurs de VII français n’ont, à la limite, pas leur place en Top14 … c’est problématique.

15) Merci Mr.Borthwick d’avoir répondu à ces questions. Pour finir, comment envisagez-vous la Coupe du monde 2015 qui va arriver assez vite ? Pour les Bleus et pour les Blacks ?

Je souhaite le meilleur à l’équipe de France ! En 1987, c’était « normal » que la Nouvelle-Zélande l’emporte et j’ai eu mon rêve exhaussé en 2011. Maintenant j’aimerais voir la France récompensée. Je souhaite donc le meilleur à l’Equipe de France. Mais ce serait bien aussi si la Nouvelle-Zélande arrivait à défendre son titre …

Sinon je vois l’Angleterre très forte. Ils ont déjà commencé à développer un jeu complet. Ils ont fait les sacrifices qu’il fallait. En tant que pays hôte, ils seront très dangereux.

 

En attendant, n’oubliez pas ! « France-All Blacks, la légende continue ! »

Ian Borthwick Pierre Berbizier

« Avec Pierre Berbizier en tribune de presse du Stade Toulousain, lors de la rencontre Toulouse-Toulon. On s’était rencontré sur la tournée des Bleus en 1984, 10 ans plus tard, il m’avait pris comme attaché de presse et interprète du XV de France » Ian Borthwick

Au Vent des îles Editions (2013, 486 pages, 29,4€)

Crédits : Entretien téléphonique du 24/04/2014, Photos Stuff.co.nz, Ian Borthwick et Sudouest.fr, Dessin Lexvnz

3 réflexions au sujet de « Interview « France-Nouvelle-Zélande » avec Ian Borthwick, le plus Froggie des Kiwis ! »

    • Très bon interview, intéressant d’avoir l’avis d’un néo-z sur le rugby français. C’est vrai que certains points sont désolants … Mais les choses vont « bouger », j’en suis sûr.

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