Sébastien Vahaamahina en 3ème ligne : Analyse d’un pari osé, risqué, précipité … mais pas forcément insensé.

Sébastien Vahaamahina

Contre l’Ecosse, Philippe Saint-André a aligné Sébastien Vahaamahina (2ème ligne de l’USAP, 2m02, 126 kg) à un poste de la 3ème ligne.

La composition d’une 3ème ligne peut prendre différents visages. Les N°8, les flankers openside (N°7) et blindside (N°6) choisis en disent long sur le style de jeu recherché et sur les aspects privilégiés par une équipe.

« Typiquement », là où les Sud-Africains préfèreront jouer avec un blindside fort au sol et un openside capable de venir défier la défense pour affirmer leur puissance au cœur du jeu, les Néo-Zélandais opteront eux pour un blindside puissant et un openside de soutien pour augmenter leur rythme et leur volume de jeu par exemple.

La 3ème ligne de l’équipe de France varie davantage, semblant s’adapter aux joueurs du moment plutôt que de respecter un schéma ou un modèle défini à l’avance. Depuis les absences de Julien Bonnaire et d’Imanol Harinordoquy (joueurs difficilement classables, car totalement multicartes) plusieurs profils de 3ème ligne ont été alignés par Philippe Saint-André.

Depuis un petit plus de 2 ans maintenant, Louis Picamoles a été le choix N°1 au poste de Troisième ligne centre. Tandis que les flankers eux, sont passés d’une composition hyper dynamique portée sur le large et le soutien (F.Ouedraogo + Y.Nyanga) à une composition plus portée sur l’aspect défensif (T.Dusautoir + W.Lauret ou B.LeRoux), mais qui semblent toutes deux un poil trop « ressemblantes ».

La recherche d’équilibre semble être aujourd’hui la piste à privilégier pour le staff de l’équipe de France devant  un manque de complémentarité, de puissance, de densité puis parfois de solutions en touche,

La nouvelle tentative, assez surprenante en soi, d’associer Alexandre Lapandry à Sébastien Vahaamahina pour tenir les ailes de notre 3ème ligne, a pour conséquence de sortir totalement d’une composition jumelle et d’approcher une recherche d’équilibre et de complémentarité.

En matière d’équilibre les formations de 3ème ligne les plus complémentaires se trouvent en Nouvelle-Zélande. Le maître étalon reste probablement encore aujourd’hui celle de 2011 qui voyait  Kieran Read, Richie McCaw et Jerome Kaino alignés. Même si la tentative Damien Chouly, Alexandre Lapandry, Sébastien Vahaamahina, est assez éloignée en termes de qualité (sans manquer de respect aux joueurs français), elle est finalement assez proche dans l’esprit, de celle proposée par les Néo-Zélandais :

  • Un N°8 habile, leader de touche, joueur, censé trier les ballons et faire jouer derrière lui.
  • Un N°7 léger, coureur, rapide, capable de soutenir des rythmes élevés et de se démultiplier au soutien du porteur de balle.
  • Un N°6 puissant, grand, massif, qui avance, qui fait mal à l’impact, et saute en touche etc.

Intéressons-nous maintenant, spécifiquement à ce poste de N°6 aux compétences requises exigeantes.

Idéalement, ce joueur doit pouvoir donner des possibilités de solutions en touche (ex : Juan Smith), être intraitable en défense (ex : Schalk Burger), capable de venir disputer la balle au sol (ex : Peter O’Mahonny), batailler dans les mauls (ex : Stephen Ferris), pouvoir se déployer au large (ex : Steven Luatua), d’avancer balle en main (ex : Jerome Kaino), peser physiquement sur les défenses (ex : Willem Alberts) ou frapper durement les rucks (ex : Dan Lydiate) …

Il s’agit d’un véritable athlète, dont le rayon d’action est sûrement l’un des plus élargit du rugby à XV. Est-ce qu’y titulariser Sébastien Vahaamahina est un choix insensé ?

  • C’est un choix qui apparaît en tout cas assez précipité ! Quelle expérience a-t-il à ce poste ? Quelques matches avec Perpignan, quelques oppositions à Marcoussis …

Comme le dit très bien et très clairement Pierre Berbizier (dans L’Equipe), l’équipe de France n’a pas pour vocation d’être un laboratoire …

  • C’est également un choix très osé … et très risqué !

Combien de 3ème ligne mesure plus de 2 mètres et pèse autant ? A ma connaissance aucun. Combien de 2ème ligne avez-vous vu descendre en 3ème ligne ? Vraiment très peu, et pour quels succès ?

Tout simplement parce que les demandes des deux postes ne sont pas les mêmes. Le risque de voir son 2ème ligne complètement dépassé par le rythme, abandonner petit à petit le fil rouge de son rôle durant le match pour finir par se perdre totalement est grand.

Par contre, l’inverse se fait régulièrement. Si un joueur à la capacité d’évoluer en 3ème ligne et de soutenir le défi physique en 2ème, il ne peut être qu’un atout de plus pour son équipe. Et ce sera de plus en plus le cas.

Les Néo-Zélandais par exemple, sont en train de travailler intensivement sur le développement des qualités de leurs 2èmes lignes. Brodie Retallick et Sam Whitelock en sont aujourd’hui de superbes exemples. Ils ont une gestuelle et un sens du jeu irréprochable.

Citons simplement Steve Hansen, le coach des All Blacks pour illustrer ces propos :

« Dans mon esprit, le flair, c’est utiliser le potentiel de ces athlètes pour créer des espaces les uns pour les autres. C’est aussi, désormais, la propension de certains avants, notamment en seconde ligne, à jouer comme des arrières. Même s’ils ne sont pas nombreux à pouvoir le faire à ce poste. C’est une chose sur laquelle nous travaillons très dur avec les All Blacks, car les espaces sont devenus une denrée très rare dans le rugby moderne. »

Mais ils n’oublient jamais le principe d’équilibre et de complémentarité. C’est pourquoi un joueur au profil de Luke Romano a toujours sa place avec les All Blacks. Il y tient, depuis sa retraite internationale, le rôle qu’avait Brad Thorn, totalement « opposé » à celui tenu par Sam Whitelock.

Les Anglais eux, ont une prise d’angle similaire mais peut-être encore un peu plus poussée. Ils ont  opté pour une grande « homogénéisation » (alourdissement de la 3ème ligne et réduction du poids des 2èmes). Les 2èmes lignes aux profils imposants laissent désormais leurs places à des joueurs moins grands mais plus mobiles que précédemment : Courtney Lawes (également descendu en 3ème ligne, sans convaincre) et Joe Launschbury. Les Anglais augmentent ainsi leur capacité à enchaîner les temps de jeu et obtiennent un meilleur quadrillage défensif.

Voilà des choix et prises de direction assez simples, pouvant être mis en place rapidement  et porter leurs fruits : Alexandre Flanquart et Sébastien Vahaamahina ont sur ce point, de bonnes cartes à jouer.

  • Finalement, le replacement de Sébastien Vahaamahina en 3ème ligne est-il voué à l’échec ? La réponse semble un peu moins évidente.

Il est sûrement le  2ème ligne français alliant le mieux, mobilité et puissance. Doté d’une bonne dextérité, portant bien la balle, il s’illustre fréquemment  dans le rôle de gratteur. Le staff Français ne l’a clairement pas choisi par hasard.

Malgré toutes les contraintes évoquées, ce repositionnement reste un projet intéressant à la vue de ses qualités rugbystiques tout en apparaissant compliquée à appliquer aujourd’hui. Toutefois, cette solution est « potentiellement réalisable » et toute nouvelle corde à l’arc du sélectionneur est bonne à prendre et à poursuivre. Cette piste n’est pas « insensée », après en est-il capable ? C’est un autre débat. Cela pourrait pourquoi pas, se tester en club, si possible, afin de travailler et de progresser, en vue de faire les choses dans l’ordre et limiter les risques pour la suite.

6 réflexions au sujet de « Sébastien Vahaamahina en 3ème ligne : Analyse d’un pari osé, risqué, précipité … mais pas forcément insensé. »

  1. Intéressant !

    Stratégiquement, les français sont trop en réaction. On a vraiment un métro de retard …

    Clermont devrait peut-être avoir plus de possibilités de tester ça que l’USAP qui joue le maintien

    • Vahaamahina aura Jono Gibbes comme coach à Clermont, qui était un des meilleurs « utility forward » de Nouvelle-Zélande. Passer de 2ème à 3ème ligne, il a fait ça toute sa carrière. A suivre

  2. L’expérience n’a pas été concluante contre l’Ecosse mais on ne peut pas blâmer le joueur. Effectuer un passage en troisième ligne dès le niveau international sans réelle expérience préalable à un niveau inférieur c’est un parie et non une décision réfléchie.

    Il faudrait un travail sur du long terme que ne peut pas se permettre l’équipe de France pour l’instant. Je suis d’accord avec Jordan on réagit sans pouvoir fixer un cap.

    Mais je pense que l’idée de vouloir équilibrer la troisième ligne comme le fond les All black est pertinente. Dans cette optique la troisième ligne alignée contre l’Irlande était intéressante avec Lapandry, Picamole et Chouly.

    Vahaamahina a pour moi plus le profil d’un deuxième ligne qui participe au jeux que d’un troisième ligne blind side. S’il faut décaler un joueur j’opte pour Picamole à condition de placer un sauteurs en touche à côté.

    • Je rebondis sur le fait que les replacements de ce type, Vahaa ou Pica, sont des choix qui sont énormément critiqués sur le fond (sur la forme c’est autre chose) par le rugby français alors qu’ils sont pourtant « conceptuellement censés ».

      D’une manière générale, il y a peut-être des conceptions de poste qui sont à revoir ou à construire.

      • Effectivement les conceptions des postes en France ne font pas consensus. Cela recoupe le débat sur le jeux que l’on veut pratiquer, les uns veulent un jeux complet avec les joueurs pour, les autres veulent mettre les barbelés avec des troisièmes lignes qui ne font que plaquer/gratter, et sont satisfais du moment que la victoire est là.

        Alors que chez les All Blacks, comme vous le montrez, chaque joueur de la troisième ligne a un rôle défini qui est destiné à se conjuguer avec celui des deux autres joueurs. Le tout répond au choix de pratiquer un jeux ambitieux avec trois joueurs assez complets qui ne s’enferment pas dans une seule tâche.

        En France on test en fonction des blessures, des méformes et des entraîneurs. Sur le VI nation on a plutôt cherché à installer 3 joueurs bon dans un seul registre (Picamole la puissance, Nyanga le soutien, et Leroux la défense et les rucks) avant que les raisons précitées ne viennent bouleverser la donne. Il faut dire qu’on manque de joueurs complets, Lauret et Dussautoire sont assez monochromes à mon sens par rapport à Mc Caw ou Kaino.

        Je pense qu’on a pas fini de faire des changements même si j’aimerais qu’on en reste sur la troisième ligne alignée contre les Irlandais.

        • Assez d’accord. Il serait intéressant de déplacer le débat sur les postes, leurs attentes et leur imbrication dans le collectif, plutôt que sur les qualités ou exploits individuels de nos joueurs.

          Le rugby français utilise beaucoup trop de solutions de facilités aujourd’hui et semble ne pas vouloir prendre le temps pour avoir un questionnement et un raisonnement utile sur du long terme.

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