« France All Blacks, la légende continue »

Graham Mourie et Jean-Pierre Rives, deux leaders entrés dans la légende

Graham Mourie et Jean-Pierre Rives, deux leaders entrés dans la légende

Ian Borthwick, citoyen néo-zélandais devenu journaliste français est l’auteur de « France-All Blacks, la légende continue » … l’épique histoire de tous les matches entre le XV de France et les All Blacks. De 1906 à 2013, il présente chaque rencontre, rappelle le contexte du match, en fait la fiche technique : score, joueurs, stade, arbitre ; et apporte les témoignages d’un joueur Néo-Zélandais et Français rencontrés tour à tour.

Des tournées amateurs au bout du monde jusqu’aux chocs au sommet du rugby professionnel, les matches s’enchaînent, passionnent et permettent de mieux appréhender les souvenirs intimes des joueurs qui les revivent.

Si  la Nouvelle-Zélande et la France entretiennent des rivalités avec d’autres pays, cette rivalité-là semble particulière de par les nombreux sentiments et paramètres entrant en ligne de compte.

L’histoire entre les All Blacks et le XV de France est de suite populaire … comme un coup de foudre ! La suprématie néo-zélandaise enrayée par les « exploits français » ne fait qu’envenimer et embellir cette relation. Quatre rencontres de Coupe du monde, dont deux finales, viennent enrichir et grandir l’importance de cette rivalité.

Le « french flair », ce rugby latin face au réalisme et au pragmatisme néo-zélandais donne lieu à des résultats contrastés : quelques « trempes » mémorables, beaucoup de combats, mais également à des moments de « grâce rugbystique » dans  des matches de légende.

« Ce match à Auckland allait être une révélation. Une révélation de la clarté de leur rugby où rien n’était laissé au hasard. Avec notre tempérament, on était un peu les Gitanes. La Gitane c’est le Flamenco, c’est de se mettre au goût du jour, c’est olé-olé.  C’est notre façon de vivre. C’est latin. Mais là, on tombe sur des gars qui sont chacun à sa place, bien fixés, bien motivés. Et qui ne laissent pas beaucoup de place à la fantaisie. On s’est rendu compte tout d’un coup de ce que c’est que le collectif dans le rugby ». Pierre Albaladejo

C’est ce rugby latin, ce tempérament, qui permet aux français de se transcender sur un match et de battre n’importe qui. Quelque chose de complétement abstrait, d’irraisonné et de totalement illisible pour les Néo-Zélandais, qui même s’ils maîtrisent et dominent globalement le rugby mondial depuis plus de 100 ans, ne sont jamais vraiment tranquilles avant d’affronter les Bleus, si particuliers et si imprévisibles.

« Leur relance du bout du monde, aucune autre équipe n’aurait pu marquer cet essai, ou même avoir pensé l’essayer. Mais en 1994, c’était comme ça que les français jouaient au rugby, un jeu de courses et de passes, un peu comme le jeu pratiqué par les All Blacks aujourd’hui. » Sean Fitzpatrick

Quant aux Français, romantiques dans l’âme, ils rêvent de ce jeu de mouvement si parfaitement récité par les joueurs en noir qu’ils tiennent pour référence suprême. Depuis toujours ils idéalisent le jeu des All Blacks, les redoutant même au plus haut point.

 « L’image que je retiens, celle qui me marque vraiment, est que tu sentais que tu jouais contre l’Equipe avec un E majuscule. Celle qui joue au rugby dans toutes ses dimensions. (…)  Tu joues contre la machine qui a réponse à tous les problèmes que tu peux lui poser (…) Ce jour-là j’aurais aimé porter ce maillot noir. (…) Pour les gens devant leur télé, c’est le plus grand spectacle sportif que tu peux proposer. C’est fabuleux ! ». Olivier Magne

C’est sûrement ce mélange d’amour et de crainte qui a poussé maintes fois les Français à se sublimer.

Ce livre est également un moyen de comprendre. Au fil de la lecture, les joueurs partagent avec nous leurs ressentis, leurs souvenirs et nous donnent un éclairage nouveau sur les différents aspects stratégiques de ce sport.

« Au final, c’est Kevin Eveleigh qui n’était même pas sur le banc des remplaçants, qui a trouvé l’idée. Il nous a suggéré d’épurer les touches, de les réduire à des alignements raccourcis qui nous permettaient de faire la remise en jeu plus rapidement et d’éliminer toutes les obstructions » Andy Haden

Si la coutume de dire que le rugby commence devant avait besoin d’être prouvée, tous ces témoignages le démontrent. La mêlée, le combat, l’ascendant psychologique, le « gagne-terrain », la touche ! Ces éléments primordiaux sont mis en lumière par leurs meilleurs ambassadeurs.

« Ils nous ont tout simplement broyés (…) Les Français avaient un paquet d’avants très rudes, en gros c’était le même pack qui avait remporté le Grand Chelem en début d’année, et pour l’époque c’étaient des types énormes. Ils avaient une première ligne monstrueuse avec Cholley, Paco et Paparemborde,  Imbernon et Palmié en deuxième ligne (…) ils étaient tous gigantesques » Graham Mourie

« Bref, pour moi, à Wellington, je partais à la guerre (…) D’ordinaire, j’aime porter le ballon, j’aime faire toute une gamme de chose sur le terrain, participer aux mouvements offensifs et ainsi de suite. Mais cette fois-ci, ça ne m’intéressait pas. Cette fois-ci, je voulais juste fracasser du Français.» Brad Thorn

Les joueurs semblent à l’aise avec Ian Borthwick, lui parlent librement, ouvertement et en toute franchise.

 « Ce 2ème test était un vilain match, et le match le plus violent de toute ma carrière. (…) Je suis allé voir l’arbitre John Pring, et je lui ai dit : « Si vous ne réglez pas le problème, nous allons le faire à votre place. Si vous n’arrêtez pas la violence, je vais lâcher mes joueurs. » Brian Lochore

"Garuet m'a cassé les côtes" Sean Fitzpatrick

« Garuet m’a cassé les côtes » Sean Fitzpatrick

En réalité, le match commence bien souvent avant le coup d’envoi. Chaque équipe, chaque époque aura sa préparation, son approche psychologique, son style de jeu, sa quête d’élément fondateur, de repère mémoriel pour se motiver ou pour trouver l’influx nécessaire.

« Nous sommes à Nantes, putain ! Et quelle a été notre devise depuis 4 ans ? « Remember Nantes ! Et vous savez quoi ? Voici les mecs qui ne sont plus là, et vous avez l’occasion de rectifier le tir » J’ai lu à haute voix la liste des gars qui avaient joué en 1986 et qui n’étaient plus parmi nous : Buck Shelford, Jock Hobbs, tous ces gars … Et j’ai dit : «  Vous savez ce qu’ils ont enduré ici en 1986 et aujourd’hui nous allons remettre ça au point. Pour eux ». Les Français ne savaient pas ce qui leur arrivait. Nous n’étions que de la précision, avec un engagement physique sans faille. Dès le coup d’envoi nous les avons dominés physiquement. C’était énorme ! Nous étions tellement unis en tant qu’équipe ! Et nous avons remis les choses au point. » Gary Whetton

La « machine » ou la dynamique d’une équipe peut repartir très vite…

« Et puis « Pinetree » nous a vraiment passé un savon, et nous a traité de tous les noms. Il nous a dit qu’on s’était fait complètement annihiler à Toulouse, qu’il avait honte de nous et nous a demandé comment nous osions encore nous appeler des All Blacks ? Il nous a dit qu’après 20 minutes de jeu, il savait qu’on aller perdre et qu’à la mi-temps il avait envie de descendre sur la pelouse et nous mettre des rubans roses dans les cheveux. Parce qu’on était que des fillettes. (…) Je n’ai jamais vu une chose pareille, 30 joueurs de rugby internationaux, la crème du sport néo-zélandais, mais devant Colin Meads on était tous réduits à de petits garçons. » Jonah Lomu

… ou s’enrayer sur de simples détails qui, dans les moments cruciaux, prennent une place immense, irremplaçable :

« Dans ce contexte, qu’est-ce que tu veux avoir comme souvenir ? Tu en baves comme il n’est pas permis. Tu te bats, tu essaies de faire des trucs, de faire des relances, de remotiver les mecs. (…) sur le terrain ce n’était plus la même chose. Il n’y avait plus la participation des mecs, on n’avait plus la force de Jacques (Fouroux). Il n’y avait plus tout ça, on sentait que le bateau coulait et se vidait petit à petit » Serge Blanco

Le « passé » n’est pas qu’un catalyseur. Il joue également de bien mauvais tours, comme par exemple en 1999 et 2007, lorsque les All Blacks écrasent le XV de France quelques mois avant les matches couperets de Coupe du monde.

Mais l’envie de produire, de « jouer au rugby » caractérise les grands « France-Nouvelle-Zélande ».

« A la mi-temps j’en avais assez, et je l’ai dit à Christian (Carrère) : c’est terminé. On ne joue plus comme ça. J’étais fou ! Devant ils sont plus costauds que nous, ils nous rentrent dedans et avec leurs mêlées ouvertes ils peuvent lancer leur jeu de mouvement. Mais nous, il ne faut plus essayer de jouer comme eux. Il faut jouer au large, le plus vite possible. Je me suis vraiment engueulé avec Christian. Tu me fais chier me dit-il. Alors j’ai répondu, écoute moi, ou on joue comme je veux, je te le dis, ou on joue au large, ou je m’en vais. (…) Et ça marche, chaque fois qu’on a eu des occasions, on a pris les Blacks de vitesse. » Walter Spanghero

 « Ces mecs étaient incroyables (…) Si tu prends du recul, si tu rembobines la cassette et tu regardes le match à nouveau, les Français ont joué un rugby fantastique. Et je pense sincèrement que beaucoup de gens se souviendront de ce match en 1999 comme l’un des plus grands matches de l’histoire du rugby international » Jonah Lomu

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De George Nepia à Thierry Dusautoir, en passant par Pierre Villepreux et Tana Umaga, ils dévoilent les caractéristiques et les détails intimes de ces matches… Le fil conducteur entre les deux équipes, après plus de 100 ans d’histoire, tient dans le grand respect qu’elles ont l’une envers l’autre…

« Mais par-dessus tout, ce qui m’a le plus impressionné, c’est ce qui s’est passé le lendemain lorsque 7 ou 8 All Blacks sont passés à notre hôtel. Etre capable de faire ça, d’aller saluer leurs adversaires le lendemain d’une finale, il faut quand même le faire, et c’est là que j’ai vraiment compris qu’ils étaient champions du monde. (…) Ce sont de vrais champions du monde. Parce qu’un titre de Champion du monde c’est aussi ça. C’est toute la noblesse que tu peux avoir et que tu représentes » Pierre Berbizier

En témoigne, s’il en était, cette anecdote avec Jean-Patrick Lescarboura, échangeant son maillot en pleur avec Wayne Smith après avoir manqué le drop de la victoire. Triste de n’avoir pas réussi à faire gagner son équipe, on apprend par la suite que les All Blacks, ont récupéré une combinaison française en la faisant perdurer et en la nommant la « Lescarboura ». Wayne Smith a depuis fait encadré le maillot plein de larmes sur un mur de son club.

Une bonne occasion de vivre ou revivre affrontements, rivalités, aventures humaines, mésententes, gags, fraternités et échanges entre la France et la Nouvelle-Zélande. Des moments d’intenses émotions, mais aussi des plus grands désarrois.

Après tant d’années, dur de savoir qui est vraiment gagnant d’un France-Nouvelle-Zélande ? Celui qui termine le match avec le plus de points ? Ceux qui les jouent ? Celui qui perd mais apprend, progresse ou enchante ? Le monde du rugby ? Les spectateurs ? Le sport assurément !

 « Les Blacks ont perdu cette partie, mais ils ont tout gagné. Ils ont gagné parce qu’il y a un esprit remarquable chez les Blacks et cet esprit est en communion avec un peuple. C’est ça, cette espèce d’existence  par le rugby, cette espèce de respect profond pour tout. Donc si je me souviens de ce jour-là, c’est parce que, pour la 1ère fois de notre vie, on a pris une grande leçon d’humilité. Devant ce public néo-zélandais, devant les réactions des joueurs adverses, on se sentait tout petits. Moi, je dis que ce n’est pas le petit Français qui a gagné un 14 juillet, c’est les Blacks qui ont gagné. C’est le peuple néo-zélandais qui a gagné et dans nos esprits et dans nos cœurs, c’est gravé à tout jamais. Car ce jour-là, à Auckland, j’ai pris la plus grande leçon de sport de ma vie ». Jean-Pierre Rives

Plus qu’un simple livre sur le rugby, c’est un recueil d’instants de vie, de souvenirs, de sensations, de valeurs, d’émotions, de sentiments, de rires et de larmes, de confidences, de petits secrets et de perceptions. Pas de simples comptes rendus de matches, de feuilles de scores ou de débriefs langue de bois, mais un livre réaliste et humain, une immersion intime dans les vestiaires de deux grandes équipes de rugby. Une « bible rugbystique » pour les deux Nations.

« En honneur de ses hôtes prestigieux, le capitaine français Armand décline l’opportunité de faire le toss, et invite son homologue Gallaher à choisir son camp d’office. Tout au long de la tournée, chaque fois que celui-ci gagne le tirage au sort, il a comme principe immuable de jouer avec le vent en 1ère période. Mais afin de rendre la politesse aux Français, Gallaher fera exactement le contraire, et les Néo-Zélandais débuteront face au vent ». Ian Borthwick

Il appartient désormais à l’actuelle génération ainsi qu’aux futures de faire perdurer cette relation privilégiée. C’est également un livre témoin, afin de ne pas oublier … Un livre essentiel pour rester au contact des origines du rugby, de l’essence de ce sport et de l’esprit de ce jeu …

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« France All Blacks, la légende continue » de Ian Borthwick, édité par « Au vent des îles, éditions Tahiti » en 2013 (486 pages)

4 réflexions au sujet de « « France All Blacks, la légende continue » »

  1. J’ai un ouvrage plus ancien du même auteur qui traite du même sujet et qui est passionnant. Enormément de témoignages des acteurs qui rendent les récits très vivants. Je suppose qu’il doit y avoir pas mal de choses en commun. J’avoue que celui-ci avec de nouveaux témoins est très tentant.

    Je me rappelle plus particulièrement de quelques pages avec notamment l’avant finale de 1987, ainsi que la rencontre « Meads-Dauga » qui est incroyable. Il faut vraiment lire le récit de Colin Meads.

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