Zoom sur les politiques de rajeunissement des All Blacks : facteur clé d’une préparation en vue de la Coupe du monde

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Depuis l’ère professionnelle,  les Coupes du monde ne cessent de prendre de l’importance. Le trophée est prestigieux et les victoires sont capitales pour la renommée des sélections nationale.

Et même si le Rugby Championship est bien plus dur à gagner qu’une Coupe du monde et que la régularité d’obtenir année après année la 1ère place au classement IRB est bien plus révélatrice du niveau d’une équipe, l’objectif majeur reste la Coupe du monde.

Les sélectionneurs ont donc le devoir de planifier leur équipe en fonction de cet objectif, sur des cycles de 4 ans, afin d’arriver dans les meilleures conditions pour l’évènement.

Le rugby international ne se joue plus uniquement sur l’instant. Avoir une vision à long terme est désormais nécessaire. Dès lors que les objectifs sont de plus en plus lointains, le cahier des charges s’alourdit conséquemment :

  • Revoir ses plans de jeu et avoir des coups d’avance
  • Augmenter son réservoir pour ne pas, en cas de blessure, se retrouver dans l’inconnu
  • Décider quels cadres sont aptes à continuer l’aventure pour 4 nouvelles années
  • Savoir se séparer de quelques anciens aux bons moments
  • Repérer les jeunes joueurs qui méritent d’être développés et les intégrer
  • Veiller à conserver de l’expérience, afin de ne pas affaiblir l’équipe
  • Installer une concurrence aux postes qui en ont besoin
  • Ne pas se précipiter et attendre le bon moment pour lancer des jeunes
  • Ne pas se tromper. Chaque erreur fait perdre beaucoup de temps
  • Ne pas galvauder le maillot en testant abusivement
  • Maintenir un cap, de la cohérence, de  la continuité
  • Ne pas attendre qu’il soit trop tard avant d’appeler les joueurs qui le méritent
  • Savoir comment gérer les départs et régénérer le groupe sans à-coups
  • Etc.

Les Coupes du monde mettent donc fin à 4 années de travail et souvent, de nouveaux entraîneurs sont nommés à cette occasion. Certaines équipes décident de changer « brutalement » de direction tandis que d’autres optent pour la continuité.

Mais dans tous les cas, toutes doivent gérer plusieurs départs en retraite et doivent rajeunir leur effectif en vue de la prochaine Coupe du monde.

Regardons de plus près selon les mandats des entraîneurs de l’ère professionnelle, dans quelles conditions les groupes All Blacks ont été rajeunis et quelles erreurs ont parfois été commises :

  • Mandat de John Hart (1996 à 1999) : 38 nouveaux All Blacks

Après la Coupe du monde 1995, John Hart récupère une équipe déjà très au point et aucun départ ne bouleverse le groupe.

Cependant, il va subir de plein fouet  la perte de joueurs très importants entre les deux coupes du monde. Joueurs qui ne pouvaient pas être remplacés dans de bonnes conditions vu le peu de temps qu’il restait avant l’échéance en 1999 :

Sean Fitzpatrick (128 matches), Zinzan Brooke (100) et Frank Bunce (69) arrêtent fin 1997.

Olo Brown (69), Michael Jones (74) et Walter Little (75) terminent leur carrière en 1998.

FrankBunceFrank Bunce, second centre qui ne sera jamais remplacé à temps

Cette situation n’est semble-t-il, pas prête de se reproduire de sitôt. Dorénavant, il paraît impensable qu’autant de joueurs de cette trempe décident d’arrêter ou soient écarter à 1 ou 2 ans d’une Coupe du monde.

Comme le confirme ces chiffres, cette politique de rajeunissement était bien tardive et trop subie :

9 nouveaux All Blacks en 1996 et 8 en 1997.

Tandis qu’en 1998, à un an de la Coupe du monde, pas moins de 11 novices sont testés. Et 10 encore en 1999, l’année où le groupe est censé être stabilisé.

  • Mandat de Wayne Smith (2000 à 2001): 25 nouveaux All Blacks

Avec le rajeunissement du groupe tardif de John Hart, Wayne Smith n’enregistre pas non plus de lourds départs à son arrivée.

Mais ses choix de joueurs se sont avérés différents. Il a dû rebâtir un groupe à son image.

C’est ainsi que 25 nouveaux joueurs sont devenus All Blacks en 2 ans : 9 en 2000 et 16 en 2001

  • Mandat de John Mitchell (2002 à 2003): 23 nouveaux All Blacks

Sur ce point, John Mitchell n’arrange rien. A son arrivée, il choisit lui aussi ses joueurs et le groupe a continué de grossir :

16 nouveaux lors de sa prise de fonction en 2002 puis 7 en 2003.

Ces 4 années ont été totalement chamboulées au beau milieu des 2 Coupes du monde :

Tout d’abord par des résultats moyens et un changement d’entraîneur au bout de deux ans. Et puis, il y a eu beaucoup trop de joueurs testés en peu de temps. 32 nouveaux joueurs sur les années charnières de 2001 et 2002 (et 48 en 4 ans).

Dans ces conditions, les temps de préparation ont certainement manqué et les automatismes n’ont pas été optimisés.

Les changements d’entraîneurs entre les échéances n’ont que très rarement portés leurs fruits et les Néo-zélandais en ont fait l’amer expérience.

Les All Blacks sont désormais à la recherche d’une ligne conductrice forte, de liens entre les passages de témoin et de continuité à toute épreuve.

  • Mandat N°1 de Graham Henry (2004 à 2007): 34 nouveaux All Blacks

Après le nouvel échec de 2003, Graham Henry  fait de gros efforts au niveau de la refonte de la sélection afin de la remettre sur de bons rails. Il découpe son mandat de 4 ans en deux phases bien distinctes :

La phase de construction : 79% des appels de nouveaux capés ont été étalés sur les deux premières années du mandat : 13 nouveaux All Blacks en 2004 et 14 en 2005.

Une fois ce travail réalisé, le groupe stabilisé, il incorpore au compte-goutte et travaille ainsi les automatismes dans la continuité tant recherchée :

La phase de consolidation : 4 nouveaux appelés en 2006, 3 seulement en 2007.

Cette politique de rajeunissement établie est optimale. C’est celle qui réunit le mieux toutes les chances d’arriver dans de bonnes conditions à la Coupe du monde.

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Graham Henry, 8 ans à la tête des All Blacks

  • Mandat N°2 de Graham Henry (2008 à 2011) : 38 nouveaux All Blacks

Graham Henry est reconduit malgré la nouvelle défaite des All Blacks et met cette fois un point d’honneur à remporter la Coupe du monde 2011 en Nouvelle-Zélande. Mais avant cela, il doit faire face à de nombreux départs et doit entamer une nouvelle phase de construction.

Outre les retraites normales de Doug Howlett, Reuben Thorne et Anton Oliver, ce sont surtout les départs anticipés en Europe de  Carl Hayman (28 ans), Chris Jack (29), Jerry Collins (27), Chris Masoe (28), Aaron Mauger (27), Luke McAlister (25) et Nick Evans (27) qui sont assez « nouveaux » et que le staff doit gérer immédiatement.

Le même système d’incorporation décroissante est facilement identifiable :

16 nouveaux All Blacks en 2008, 13 en 2009. Soit 76% des nouveaux venus concentrés sur les deux premières années du mandat.

Puis, lors de la dernière ligne droite, une fois son groupe créé: 8 en 2010 et seulement 1 en 2011.

Les All Blacks remportent la Coupe du monde 2011 avec leur squad, le plus expérimenté de leur histoire (1 133 capes).

  • Mandat de Steve Hansen (depuis 2012, qui s’achèvera en 2015): 16 nouveaux All Blacks (au 03/09/2013)

C’est Steve Hansen qui prend les rênes de la sélection en s’inscrivant parfaitement dans la continuité de Graham Henry.

Même si Jerôme  Kaino, Brad Thorn et Sonny-Bill Williams ne sont plus là pour différentes raisons, Steve Hansen a la chance d’avoir la majeure partie de ses cadres qui restent en Nouvelle-Zélande  et souhaitent continuer l’aventure. La confiance est ainsi maintenue à C.Smith, McCaw, Mealamu, Hore, Nonu, Carter et Woodcock (648 tests à eux 7). Des plages de repos, voire des « années sabbatiques » sont même aménagées pour optimiser au mieux leur niveau de forme en vue de 2015.

Le staff sait à quel point l’expérience est un formidable atout. Cependant,  arriver avec un groupe trop vieux peut également s’avérer compliquer à gérer.

C’est pourquoi, Steve Hansen a entamé ses deux premières années de phase de construction et de rajeunissement de façon assez sereine. Doucement, mais sûrement.

9 nouveaux joueurs en 2012. Cette 1ère salve représente les jeunes joueurs les plus talentueux, qui tiennent une place à part dans le dispositif et la stratégie à long terme de Steve Hansen :

  • N° 1110 : Brodie Retallick, deuxième ligne, débute à 21 ans contre l’Irlande le 9 juin 2012. Il impressionne par sa capacité de déplacement et la largesse de son champ d’action.
  • N° 1111 : Julian Savea, ailier, débute à 21 ans contre l’Irlande le 9 juin 2012 et signe un triplé. En concurrence avec Hosea Gear, il est désormais le nouvel « ailier-fort » attitré des All Blacks.
  • N° 1112 : Aaron Smith, demi de mêlée, débute à 23 ans contre l’Irlande le 9 juin 2012. Sa vitesse d’exécution et la qualité de sa passe permette aux All Blacks d’entrer encore plus vite en action.
  • N° 1113 : Sam Cane,  3ème ligne, débute à 20 ans contre l’Irlande le 16 juin 2012. Steve Hansen pari sur le flair de ce jeune et talentueux flanker openside pour marcher sur les traces de McCaw.
  • N° 1114 : Luke Romano, deuxième ligne, débute à 26 ans contre l’Irlande le 23 juin 2012. Joueur qui remplace et assume le poste laissé par Thorn de façon très encourageante.
  • N° 1115 : Beauden Barrett, demi d’ouverture, débute à 21 ans contre l’Irlande, le 23 juin 2012. Steve Hansen choisit de l’incorporer au groupe et de l’introniser numéro 3 au poste de demi d’ouverture.
  • N° 1116 : Charlie Faumuina, pilier, débute à 25 ans contre l’Argentine, le 8 septembre 2012. Il s’installe comme la doublure officielle d’O.Franks.
  • N° 1117 : Dane Coles, talonneur, débute à 25 ans contre l’Ecosse, le 11 novembre 2012. Choisit pour accompagner Hore et Mealamu, il représente la relève du poste pour Steve Hansen.
  • N° 1118 : Tawera Kerr-Barlow, demi de mêlée, débute à 22 ans contre l’Ecosse, le 11 novembre 2012. Récompensé par ses bonnes saisons avec les Chiefs.

7 pour l’instant en 2013. Cette seconde liste permet à Steve Hansen d’étoffer son groupe, de donner de l’expérience et d’installer une saine concurrence :

  • N° 1119 : Ben Afeaki, pilier, débute à 25 ans contre la France, le 8 juin 2013. Suite à la blessure de Faumuina, il intègre le groupe et vient confirmer la bonne santé du poste primordial de « tighdhead ».
  • N° 1120 : Jeremy Thrush, deuxième ligne, débute à 28 ans, contre la France, le 15 juin 2013. Suite au départ d’ Ali Williams et les blessures de B.Retallick et Bird, il fait ses grands débuts.
  • N° 1121 : Steven Luatua, 3ème ligne, débute à 22 ans, contre la France, le 22 juin 2013. Révélation de l’année avec les Blues, il intègre logiquement le squad des All Blacks et se place d’entrée comme un candidat sérieux.
  • N° 1122 : Charles Piutau, utility back, débute à 21 ans, contre la France, le 22 juin 2013. Pétri de qualité, Steve Hansen décide de l’intégrer dès maintenant avec les All Blacks.
  • N° 1123 : Matt Todd, 3ème ligne, débute à 25 ans, contre la France, le 22 juin 2013. Auteur de grands progrès avec les Crusaders, il pointe le bout de son nez en prenant la 3ème place dans la hiérarchie des « openside ».
  • N° 1124 : Ryan Crotty, centre, débute à 24 ans, contre l’Australie, le 17 août 2013. Suite à des blessures, le staff fait appel à lui et test ainsi le réservoir national aux postes de centres qui pose parfois question.
  • N° 1125 : Tom Taylor, demi d’ouverture, débute à 24 ans, contre l’Australie, le 24 août 2013. Depuis quelques temps dans l’environnement des All Blacks, il saisit sa chance suite à une cascade de blessure.

Pour défendre leur titre en 2015, les All Blacks devraient continuer à intégrer des jeunes.

Les tests de novembre seront sûrement une bonne occasion pour cela, puisqu’ils partiront exceptionnellement avec un squad élargi.

Les joueurs susceptibles d’être appelés pour la 1ère fois à jouer avec les All Blacks dès cette année:

  • Francis Saili, centre, 22 ans. Etincelant avec North Harbour, il pourrait profiter du fait que Nonu soigne sa cheville et faire ses grands débuts contre l’Argentine en fin de semaine.
  • TJ Perenara, demi de mêlée, 21 ans.  Jeune joueur à fort tempérament, il ne devrait pas attendre longtemps pour honorer sa 1ère cape.
  • Frank Halai, ailier, 25 ans. Auteur d’une bonne saison avec les Blues, il est désormais dans les papiers du staff des All Blacks.
  • Brad Shields, 3ème ligne, 22 ans. En cumulant puissance et aisance technique, il intéresse forcément les All Blacks.
  • Dominic Bird, deuxième ligne, 22 ans. Il semblerait être le joueur choisit par le staff pour rejoindre la « triplette » S.Whitelock, L.Romano et B.Retallick. Blessé, il a dû renoncer aux tests matches de Juin 2013.
  • Liam Coltman,  talonneur, 23 ans. Parmi les révélations des Highlanders 2013, il a été appelé récemment pour s’entraîner avec les All Blacks lors d’un stage de préparation pour les jeunes talonneurs.

Crédits: Photos Getty Images, British Columbia CAN (junglekey.fr), stuff.co.nz

12 réflexions au sujet de « Zoom sur les politiques de rajeunissement des All Blacks : facteur clé d’une préparation en vue de la Coupe du monde »

  1. Des nouvelles de Toeava ? C’est un sacré gâchis ce joueur…

    Le rajeunissement le plus évident est le poste de neuf quand même ! En 2001, on a Cowan, Weepu et Ellis et à peine deux ans plus tard les trois ont disparu et ont été remplacés par de jeunes joueurs qui ont encore beaucoup à prouver.

  2. Intéressant de voir les deux mandats de Graham Henry, avec quasiment les mêmes volumes de joueurs testés.
    J’aimerais bien avoir les chiffres de l’équipe de France, mais il me semble que l’on teste bien trop de joueurs, que l’on s’éparpille davantage que les Blacks.

    • Je n’ai pas les chiffres côté français. Je sais juste qu’en 2008, lors de la 1ère année de Marc Lièvremont, 26 nouveaux joueurs sont devenus internationaux. C’est beaucoup d’après moi.

      A première vue, j’ai la même impression. Mais l’exercice serait effectivement intéressant s’il était effectué dans son ensemble. Les apparences sont parfois trompeuses.

  3. Article très intéressant !

    Je reviens sur les départs de six des cadres de l’équipe de 1995 (Fitzpatrick, Z. Brooke, Bunce, Brown, M. Jones et Walter Little) qui a peut être (énormément) compté dans le parcours lors de la coupe du monde de 99. En ce qui concerne Olo Brown et Sean Fitzpatrick, dans mon souvenir (à confirmer) c’était pour blessures pour les deux. Par contre pour les autres, c’est plus flou. Zinzan Brooke et Frank Bunce sont partis en Europe, alors qu’il me semble qu’ils étaient encore au niveau à cette époque là, même si la suite sera moins brillante. Du coup, choix de ces joueurs de donner un autre sens à leur carrière, choix du staff qui a cherché à rajeunir l’effectif ?

    • Merci Titi
      Quelques précisions :
      Frank Bunce s’est blessé lors du Super Rugby 1998. A 36 ans et avec en plus un séjour en France, il n’a jamais pu revenir.
      Fin 1997, à 34 ans, Sean Fitzpatrick, gêné par un genou, n’était plus que l’ombre de lui-même.
      Zinzan Brooke est parti aux Harlequins en 1997 à 32 ans.
      Olo Brown s’est blessé assez gravement au cou en 1998.
      Diminué par de nombreuses petites blessures et par une baisse de niveau, Michael Jones a été écarté par John Hart en 1998.
      Walter Little a très mal vécu le fait de jouer sans Frank Bunce, il a été écarté par John Hart, suite à la défaite en 1998 face aux Wallabies.

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