Robbie Deans, engagé volontaire: chronique d’un limogeage inévitable. Vers une reconversion européenne ?

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  • La « finale » perdue face aux Lions est-elle l’élément déclencheur de l’éviction de Robbie Deans ?

Cette décision semblait déjà prise par l’ARU. Depuis quelques temps, les tractations et les appels du pied de Jack White et Ewen McKenzie se faisaient de plus en plus pressants. Les critiques de plus en plus acerbes. Les conflits de plus en plus irrémédiables.

La situation actuelle ne convenait plus et Robbie Deans a été remercié. C’est Ewen McKenzie qui a été choisi pour lui succéder.

  • Etait-ce la bonne solution de licencier Robbie Deans ?

Depuis toujours il y a eu beaucoup de bons entraîneurs qui ont été coulés injustement, et beaucoup de mauvaises directions qui ont été maintenues contre vents et marrées à tort bien trop longtemps.

Il est également difficile dans certains cas d’obtenir les preuves absolues pour déterminer si un bon entraîneur fait gagner une équipe ou si une bonne équipe améliore la réputation d’un entraîneur.

Dans tous les cas, Robbie Deans part la tête haute, avec le constat sans doute amer que tout n’a pas fonctionné comme il l’aurait souhaité.

Il y avait semble-t-il un réel besoin de changement, une sorte d’électrochoc pour que chacun rebondisse.

Les années internationales rugbystiques passent tellement vite qu’un second mandat aurait pu s’avérer bénéfique pour de nombreuses raisons.

Lorsque Deans a perdu la bataille pour les All Blacks face à Graham Henry, de nombreuses personnes influentes du rugby en Nouvelle-Zélande et évidemment les Cantabres en première ligne étaient livides. Mais l’environnement  dans lequel Robbie Deans évoluait et fonctionnait était celui du cocon Chritchurch/Canterbury/Crusaders. La vision rugbystique globale et le côté pédagogique de Graham Henry ont pesé lourd dans la balance (au moins autant en réalité, sûrement même davantage que son fameux « rapport »  sur l’arbitrage de Wayne Barnes).

Mais encore faut-il que l’ambiance et le courant entre le staff et les joueurs soit au beau fixe. Ce qui n’était plus forcément le cas avec Robbie Deans, et pas seulement sur les derniers mois.

Dans ce cas, ce licenciement arrive peut-être même un peu tardivement.

  • Qu’est-ce qui n’a pas marché pour Robbie Deans ?

Le rejet et les difficultés d’un coach kiwi en Australie

Dès le départ, de nombreux Australiens manifestaient de l’animosité et affirmaient vivre sa nomination il y a 6 ans comme une « humiliation ». Le fait qu’un coach néo-zélandais prenne la tête des Wallabies, parait encore aujourd’hui comme un pari assez insensé, ou pour le moins très osé.

Les médias se faisaient le relais de ce « mal être ». Ils n’ont jamais accepté non plus Robbie Deans. Greg Martin en chef de file. Les voilà satisfaits. La tête de Deans est tombée.

Lors d’une des dernières conférences de presse, Deans semblait désabusé et frustré quand il demanda à l’ensemble des journalistes alignés devant lui : « Quelqu’un veut-il parler de rugby ? »

Robbie Deans est un néo-zélandais, mais est en plus, un pur produit de Chritschurch. Laconique, taciturne, sans phrases choc, sans excès, concentré sur son travail, il n’est jamais rentré dans le jeu que lui proposaient les journalistes amateurs de « polémiques sensationnelles ».

Après la dernière défaite David Campese déclara : « Deans doit s’en aller et le job doit être donné à  McKenzie. J’espère que nous avons compris qu’il fallait un entraîneur australien »

Warren Gatland, l’entraîneur néo-zélandais des Lions déclara à la suite du limogeage de Deans : « Il est difficile pour un entraîneur kiwi de s’impliquer dans le rugby australien. Je l’admire pour tout ce qu’il a accompli dans le rugby. »

Une philosophie inflexible :

Dans un pays où l’espace médiatique est primordial, où les moyens financiers sont plus nombreux et plus présents, qui fait passer l’Australian Rules et le rugby à XIII avant le rugby à XV, la logique est très éloignée de ce qu’il peut se passer en Nouvelle-Zélande ou ce sport est roi. Il y a une grande pression sur les Wallabies qui se doivent de produire un style « divertissant ».

Robbie Deans était plus enclin à créer une structure, fonder les bases de son rugby, comme il avait pu le faire perpétrer aux Crusaders. Il semblerait que les joueurs australiens n’y étaient pas très favorable et exigeaient davantage de libertés individuelles, en conservant un jeu « expressif » et moins « structurel ».

Réputé pour être un entraîneur qui suit sa feuille de route, il semble quasiment impossible de le faire changer d’avis. Richie McCaw déclarait dans son livre : « Robbie ne semble pas vouloir être contesté par ses assistants et ne permettra pas des débats ouverts avec ses assistants, comme l’encourageait Graham Henry. Son approche est plutôt de convaincre les gens que sa vision est la meilleure pour obtenir ce qu’ils recherchent »

L’unité collective :

Mike Grimshaw (Professeur en sociologie à l’Université de Canterbury) a récemment livré un avis assez tranché : « l’Australie a joué comme une société urbaine en décomposition. Gatland a créé et maintenu un contrat social et c’est pourquoi les Lions ont gagné. »

Selon lui, Robbie Deans n’a pu obtenir l’engagement mutuel de ses joueurs ainsi qu’un échange serein sur ses attentes et leurs obligations. « Les Lions étaient une communauté opérationnelle tandis que les Wallabies ressemblaient à une société dysfonctionnelle ».  

Sous la houlette de Robbie Deans, les Wallabies n’ont jamais réellement trouvé le moyen de jouer avec le bon équilibre. Souvent incohérents, parfois individualistes, il a semblé compliqué durant toutes ces années de construire sur la durée avec le groupe qu’il avait à sa disposition.

Il y a pourtant dans cette équipe d’excellents joueurs sur lesquels s’appuyer, comme Will Genia, Stephen Moore ou James Horwill. Les individualités peuvent toujours montrer l’exemple, faire des différences et entraîner les autres dans leur sillage, mais rien ne vaut la stabilisation d’un effectif et la qualité globale, sur toutes positions, pour pouvoir enchaîner des victoires importantes.

Du côté des All Blacks, Steve Hansen continue le travail de Graham Henry, qu’ils estiment encore, en deçà de son potentiel maximum. L’axe prioritaire est de gommer toutes imperfections, de pouvoir proposer sur une feuille de match, une équipe sans réelle faille dans laquelle s’engouffrer.

Le secteur de la mêlée :

La mêlée Wallaby avait malgré tout progressé les dernières années, mais face aux Lions la rechute a été totale. Même si l’on en a l’habitude, son niveau est presque indigne d’une seconde Nation au classement IRB du rugby à XV. Robbie Deans et son staff ont évidemment une part de responsabilité après 6 ans de direction, mais on est en droit également de se demander si relever le défi de la mêlée en Australie n’est pas insurmontable sur la durée.

Les blessures :

Inutile de s’attarder sur les blessures, tant le bilan a été préjudiciable. Elles ont été nombreuses, récurrentes, ont touchées des joueurs importants et ont fait perdre énormément de temps vis-à-vis du projet de jeu.

Le manque de profondeur :

L’Australie est un des pays les plus sportifs du monde. Ils arrivent à sortir sur chaque génération d’excellents joueurs de rugby à XV. Cependant les réserves sont toujours très loin du niveau de l’équipe 1. Le défi est donc souvent de trouver les bonnes combinaisons en faisant cohabiter les joueurs capables de faire des différences au niveau international.

En Nouvelle-Zélande, chaque poste a des attentes précises et une formation particulière. En Australie le rugby à XV est beaucoup plus polyvalent et « libre ». Ce qui peut poser des problèmes pour construire le bon puzzle.

Ewen McKenzie pourrait être plus à même de tirer le meilleur des joueurs atypiques australiens.

Evidemment les blessures font partie du jeu et un entraîneur doit faire avec les joueurs qu’il a à sa disposition. Mais une grande nation rugbystique est censée avoir du « réservoir » qualifié afin de maintenir son rang en cas de coup dur. Et dans un sens, c’est ce qu’a fait Robbie Deans puisqu’il laisse les Wallabies à Ewen McKenzie en étant numéro trois mondial.

Tous ces éléments font penser que dans cette situation Robbie Deans a finalement obtenu de très bons résultats.

« L’environnement toxique ! »

Ces dernières années auront également été marquées par des mises à l’écart, des problèmes personnels, des comportements inappropriés et déplacés sous fond de « guerre des vestiaires ».

Les commentaires de Quade Cooper l’an dernier : « il y a beaucoup de gens qui ont peur de dire ce qu’ils ressentent, alors ils font avec et rien ne va changer. Je ne veux pas être impliqué dans l’environnement toxique qu’il y a pour le moment »  lui a valu (entre autre) d’être écarté de l’équipe. Il met en évidence l’ambiance qu’il pouvait y régner et annonce forcément des profondes divisions.

L’éviction de Cooper était parfois incomprise et jugée trop sévère. Tout « génie » qu’il soit, comment reprocher à Robbie Deans le fait de se séparer d’un joueur avec qui les liens sont rompus, les routes divergentes et les visions opposées ? Il fallait conserver un groupe connaissant le moins de division, le plus solide possible et c’est ce qu’il a tenté de faire jusqu’au bout.

Robbie Deans semblait aussi fatigué de confier le jeu à un demi d’ouverture irrégulier, pouvant s’effondrer mentalement, défendant mal et possédant un nombre de turnover concédé des plus élevé possible.

En ce sens, l’arrivée d’Ewen McKenzie pourrait permettre aux Wallabies de retrouver la charnière des Reds Will Genia-Quade Cooper.

Malheureusement, Deans échoue également à maintenir James O’Connor et Kurtley Beale dans un cadre discipliné et mature (sorties nocturnes, bagarres, amateurisme, désinvolture, alcoolisme etc.). Il ne s’attendait sûrement pas à devoir faire la police ou l’assistante sociale dans un groupe professionnel. Tous ces évènements extra-sportifs n’ont cessé de nuire à l’équipe toute entière.

Jusqu’au bout cette fois, Deans a gardé foi en eux. Mais jusque dans les derniers instants de cette série face aux Lions, les deux « prodiges » du rugby australien semblaient ingérables. Sortie nocturne pour manger un … hamburger 3 jours avant le second test à Melbourne et bus raté pour l’entraînement du jeudi.

Pour ne rien arranger, il semble également évident que le niveau d’exaspération chez les autres joueurs vis-à-vis du comportement et du traitement de faveur envers Beale et O’Connor durant la tournée des Lions était en progression cette année. A l’instar de Jesse Mogg qui s’en allait dans les médias lui aussi de son petit commentaire sur le fait que l’état de forme n’était apparemment pas un critère prioritaire pour jouer.

McKenzie devrait savoir mieux gérer les jeunes égos surdimensionnés que Deans.

  • Quel est le bilan sportif de Robbie Deans ?

Les chiffres :

Historiquement l’Australie a un ratio de victoires de 52 % sur l’ensemble de ses tests matches.

Les Wallabies ont gagné seulement 28 % de ses tests face aux All Blacks sur 146 matches.

Ils ne sont qu’à 50 % de victoires face aux All Blacks Maoris.

Ils ont également perdus 18 fois sur 25 matches contre les Lions. (Soit 28 % de victoire)

Leur bilan est également négatif contre les Springboks, bien qu’il soit honorable : 43 % sur 76 rencontres.

Deans quitte son poste avec 58 % de victoires sur 74 tests.

Lorsque Robbie Deans prend la tête des Wallabies, ils sont loin d’être l’équipe dominante de 1998 à 2003. Ils sont mêmes dans un sale état et se trouvent à la 5ème place au classement IRB, fin 2007. Il n’a cessé par la suite de maintenir l’Australie sur le podium :

3ème en 2008/ 3ème en 2009/ 2nd en 2010/ 2nd en 2011/ 3ème en 2012

Il laisse l’équipe à Ewen McKenzie avec beaucoup plus d’éléments concrets pour réussir.

Le positif :

Son bilan contre l’Afrique du Sud est excellent. 9 victoires sur 14 rencontres (64 %)

Dont le tout 1er test match en 2008, face aux récents Champions du monde Springboks sur le score de 16 à 9.

Il gagne le Tri Nations 2011, que l’Australie n’avait plus vue depuis 2001. Avec en « finale » un match gagné face aux All Blacks avec le fameux essai de Radike Samo.

Le négatif :

Deux défaites face à l’Ecosse, dont une sur le sol australien.

La défaite face aux îles Samoas, en préparation de la Coupe du monde 2011, avec en inauguration des hommages sur la pelouse de David Campese, John Eales, Rod McCall et d’autres grands Wallabies.

Mais par-dessus tout, plus que les deux défaites face aux Ecossais, plus que la défaite contre les Samoas, plus que la défaite face à l’Irlande en Coupe du monde, ce qui n’était plus soutenable, et cela même si les victoires face aux Springboks s’accumulaient, c’était l’incapacité à venir à bout des ennemis voisins.

Pourtant la « rivalité de Tasman » avait bien débuté pour l’enfant chéri de Canterbury avec une belle victoire 34 à 19 à Sydney en 2008.

Au final, l’Australie n’aura remporté entre 2008 et 2013 seulement 3 des 18 tests face aux All Blacks. La victoire à Hong Kong en 2010 n’aura été qu’un feu de paille empêchant la Nouvelle-Zélande de faire un carton plein et la victoire en 2011 lors du Tri-Nations a finalement été vite oubliée après la demi-finale de Coupe du monde perdue peu de temps après face à ces mêmes All Blacks.

Il y a fort à parier que si le bilan avait été inversé, c’est-à-dire que les Wallabies battaient régulièrement les All Blacks mais perdaient sans cesse contre les Springboks, que la cote de Robbie Deans n’aurait pas été aussi basse, tant la rivalité de Tasman pèse pour les supporters des deux îles.

Ce qui n’est pas le cas (en tant que joueur) d’Ewen McKenzie qui lui, l’a souvent emporté face à la Nouvelle-Zélande. Un de ses premiers défis sera de battre les All Blacks pour casser cette frustration et de ramener enfin la Bledisloe Cup en Australie, qui ne l’a pas touché depuis 2002.

Deans a apporté beaucoup au début de son mandat en redressant cette équipe. Il a su créer une équipe jeune, talentueuse en  pratiquant un des plus beaux rugby du monde. Il a lancé de nombreux joueurs qui sont aujourd’hui des références internationales.

Il a ensuite joué de malchances en malchances, confronté à de nombreux problèmes, tandis que le climat ne cessait de se dégrader. L’issue était fatale.

  • Quel avenir pour Robbie Deans ?

En Nouvelle-Zélande, il reste un an de contrat à Jamie Jospeh aux Highlanders. Blackadder est installé aux Crusaders, Kirwan aux Blues, Rennie aux Chiefs. Il  y aurait pourquoi pas un rôle de co-coach aux Hurricanes aux côtés du Cantabre Mark Hammett. Mais la province aimerait sûrement un jour y installer Tana Umaga et c’est quasiment certain qu’il n’apprécie pas ce statut.

Et puis peut-être qu’un retour en Nouvelle-Zélande est également plus compliqué qu’il n’y parait, vu les visions divergentes entre Deans  d’un côté et Hansen et la NZRU de l’autre.

En vérité, cela fait 6 ans que la NZRU et Deans s’affrontent, et que les Blacks et les Wallabies se jaugent. La NZRU n’a pas forcément envie d’embaucher aujourd’hui Robbie Deans, qu’elle a combattu férocement et battu régulièrement.

Une année sabbatique pour réfléchir, se reposer l’esprit et reprendre pied pourrait être une bonne idée, voir s’avérer nécessaire.

La meilleure solution serait  sûrement de prendre une équipe en Europe. Sa réputation n’est pas entachée et ses qualités de techniciens pourraient faire merveille sur le vieux continent (Clermont par exemple).

Crédit: Photo Zimbio.com

5 réflexions au sujet de « Robbie Deans, engagé volontaire: chronique d’un limogeage inévitable. Vers une reconversion européenne ? »

  1. Pour parler terrain, la question de la mêlée est particulière. Après tout, ils ont réussi à gagner des matchs en étant dominés et ils ont en perdu aussi. Ce que je retiens de Deans, c’est le sentiment de ne pas être allé au bout avec les arrières : il manquait sans doute un 12.

    • J’ai surtout le sentiment qu’il n’a jamais pu compter sur un effectif « sain » et au complet en même temps.
      Barnes, Giteau, Fainga’a, McCabe, JOC, Q.Cooper, M.Harris etc ont tous eu beaucoup de pépins physiques ou eu des mésententes avec lui.

    • Oui absolument, le « no scrum no win » n’est plus une référence aujourd’hui. Mais lorsque les matches deviennent serrés et que l’on a une mauvaise mêlée comme c’était le cas pour les Wallabies, les choses peuvent commencer à se compliquer sérieusement. C’est un peu comme commencer un 100 mètres avec un caillou dans la chaussure.

      Barnes devait être ce joueur en 12, mais il n’a pas été épargné par les blessures et Leali’ifano arrive trop tardivement pour Robbie Deans.

      Le « puzzle » australien devrait continuer avec McKenzie jusqu’à ce qu’il trouve le bon équilibre.

      Les arrivées des nouvelles règles en mêlée, de Leali’ifano et de Folau et sûrement les volontés de mieux faire de JOC, Q.Cooper et Beale sont malgré tout des bons signes pour leur (re)construction.

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